Le grand retour de Benjamin Millepied avec Be here now, création mondiale au Théâtre du Châtelet.

English below.

Par Maria Sidenilokva.

Après une relecture quelque peu décevante de Romeo et Juliette de Prokofiev, Benjamin Millepied revient sur son terrain de jeu, sur ce qu’il sait faire de mieux : les ballets qui ne tiennent pas de la narration classique, dans la veine de la tradition américaine. Avec Be here now, soutenue par Van Cleef & Arpels et dansé avec brio par sa compagnie L.A. Dance Project, Benjamin Millepied prône la danse pure née de la fusion des arts.

Français pour les Américains, américain pour les Français – Benjamin Millepied porte bien le rôle d’agent double dans le monde de la danse. Né en France, il attrapa le goût du mouvement par sa mère, danseuse elle aussi. Après un passage au Conservatoire national supérieur de musique et de danse à Lyon, il poursuit son éducation à l’école du New York City Ballet jusqu’à son engagement dans la compagnie. Ce jeune et ambitieux danseur français forge sa technique et personnalité artistique sur les ballets de George Balanchine et de Jérôme Robbins, deux piliers de la NYCB. Millepied ayant définitivement quitté la compagnie qu’en 2011 – son corps parle toujours ce langage.

La technique classique maîtrisée, avec l’athlétisme et la virtuosité égalant celle d’un sportif, sans oublier la théâtralité, la musicalité et la touche d’humour qui font tout autant partie de son vocabulaire.

Pas suffisamment riche pour certains, ni suffisamment variés pour d’autres, nous affirmons quant à nous qu’il s’agit d’une formule qui fonctionne. A cela vient s’ajouter l’art de convaincre, une énergie contagieuse et un goût pour l’actualité prononcés qui lui ont par le passé ouvert la porte de l’Opéra de Paris en 2014.

Mais le caractère d’un jeune manageur hyperactif, aux antipodes du classicisme français et de l’Opéra ; cette vieille dame, avec ses traditions et les cérémonies, ne fit pas bon ménage. 

Dans Be here now, la main conceptuelle de Barbara Kruger est immédiatement reconnue : des lettres en majuscule écrasantes sur des immenses panneaux blancs, entourant la scène, sautent aux yeux du public. Depuis les années 80, l’artiste américaine s’interroge sur l’effet séducteur de l’image publicitaire et ses slogans qu’elle ne cesse de détourner. 

Benjamin Millepied a par le passé déjà travaillé avec Kruger sur la scénographie du ballet Reflections en 2013. Des souvenirs reviennent de la fameuse palette « rouge-blanc-noir » accordée avec les flashs des mots « stay-go-you », de l’écriture décontractée de Millepied, de l’énergie de ses danseurs. 

Dans Be Here Now, la musique contemporaine des compositeurs américains Andy Akiho et Caroline Shaw révèle progressivement cette vivacité spontanée de la danse, si chère à Benjamin Millepied. Au départ, ni les frappes des percussionnistes de Seven Pillards (2021) où les rythmes battants constamment interrompus par des bruits cassants, ni les jeux de cordes nuancés de l’Entr’acte (2017) aussi délicats que dispersés, ne semblent faits pour des mouvements chorégraphiques. Avec son oreille musicale, Millepied apprivoise les partitions. George Balanchine le faisait également il y a presque un siècle. On a depuis poublié que la Sérénade de Tchaikovsky était considéré comme de la musique non-dansante. Dans les pas de Mr B, avec son Be here now, Millepied soumet la danse au besoin de la musique et non l’inverse.   

Les variations des couleurs et des mots dans Be here now sont multiples. Une bonne heure durant, une dizaine de changements font tourner la scène à la façon d’un kaléidoscope, offrant aux danseurs une palette d’humeurs et de chorégraphies différentes à chaque fois.

Les slogans apparaissent graduellement sur trois écrans et annoncent les nouvelles compositions.

Comme son maître Jérôme Robbins, Millepied jongle avec les groupes de danseurs – de six, de quatre, de trio, de duo, de solos. Et chaque fois il réorganise cette mosaïque en directions différentes – en diagonales, en lignes, en flocons, en unisson, l’une après l’autre – et hop – c’est fini.  Un des tableaux parle de la peur et du rire ; l’autre raconte le jour et la nuit ; le suivant annonce la guerre et, heureusement, la paix ; les autres questionnent l’existentiel – être toi, être personne, perdre le plaisir, etc.

Ces phrases prétendent être explicatives, mais cela prête davantage à réfléchir. Benjamin Millepied les laissent volontiers à l’imagination de son public.

Nous avons parfois l’impression que le chorégraphe cherche à visualiser le texte, de le déchiffrer mots à mots, pas à pas. Comme si à la formule de Balanchine « voyez la musique, écoutez la danse », Millepied ajoute ici « lisez la ». Les coudes bloqués s’accordent avec l’angoisse, la course sportive à l’allure de Twyla Tharp marque la joie de la vie, la douceur mène la danse d’un groupe féminin, la force tribale explose dans celui des garçons. 

Be here now dessine un beau portrait de L.A. Dance Project qui fête en 2022 ses dix ans.

Les artistes sont issus de tous les champs artistiques et se présentent comme des polyvalents, chacun a sa force. Les uns font un clin d’œil à Robbins, les autres – à Forsythe offrant une bonne dose de vivacité californienne à la grisaille parisienne.  

Photographie © Thomas Amouroux.

Benjamin Millepied is back with Be Here Now, an international production at Théâtre du Châtelet.

After a somewhat disappointing interpretation of Prokofiev’s Romeo and Juliet, Benjamin Millepied is back on familiar territory, doing what he does best: ballets outside the classical narration, following the US tradition. With Be Here Now, supported by Van Cleef & Arpels and brilliantly danced by his company L.A. Dance Project, Benjamin Millepied showcases pure dance descended from artistic fusion.

French for the Americans, American for the French — Benjamin Millepied enjoys playing the role of double agent in the dance world. Born in France, he inherited his love of movement from his mother, herself a dancer. After a spell at the National Conservatoire of Music and Dance in Lyon, he continued his education at New York City Ballet’s school before joining the company. This young and ambitious French dancer forged his technique and artistry on the ballets of George Balanchine and Jérôme Robbins, two NYCB mainstays. Millepied left the company in 2011 but his body still speaks that language.

The classical technique is mastered with the physicality and virtuosity of an athlete, not forgetting the theatricality, musicality and touch of humour that are still part of his vocabulary.

Not deep enough for some, not varied enough for others, for us it’s a winning formula. And it’s joined by the art of convincing, a contagious energy and clear interest in current affairs, which previously opened Paris Opera’s doors in 2014.

But the character of a young hyperactive manager, poles apart from French classicism and Paris Opera, a grand old lady with her traditions and ceremonies, were not compatible.

In Be Here Now, the conceptual handiwork of Barbara Kruger is immediately obvious: the overwhelming capital letters in huge white panels, surround the stage, jumping out at the audience. Since the 1980s, the American artist has questioned the influence of advertising imagery and its slogans, which she endlessly subverts.

Benjamin Millepied worked with Kruger earlier on the stage design of the 2013 ballet Reflections. Memories come flooding back of the famous ‘red-white-black’ palette paired with flashes of the words ‘stay-go-you’, Millepied’s relaxed choreography and the energy of his dancers.

In Be Here Now, the contemporary music of American composers Andy Akiho and Caroline Shaw gradually reveals the spontaneous vivacity of the dance, so cherished by Benjamin Millepied. At first, neither the percussionists’ beats in Seven Pillars (2021), where driving rhythms are constantly interrupted by abrupt noises, nor the nuanced chord interplays of Entr’acte (2017), both delicate and dispersed, seemed to be made for choreographic movements. With his musical ear, Millepied masters the scores, as George Balanchine did almost a century ago. It’s now forgotten that Tchaikovsky’s Serenade was considered non-dancing music. In Mr B’s footsteps, with his Be Here Now, Millepied submits the dance to the need of the music and not the other way round.

There are multiple variations of colours and words in Be Here Now. For a good hour, a dozen changes make the stage turn like a kaleidoscope, giving the dancers a different palette of moods and choreographies each time.

Slogans gradually appear on three screens and introduce new compositions.

Like his mentor Jérôme Robbins, Millepied juggles with groups of dancers — sixes, fours, trios, duos and solos. And every time, he rearranges this mosaic in different directions — in diagonals, in lines, in clusters, in unison, one after the other and, hey presto, it’s over. One of the scenes explores fear and laughter; the other recounts day and night; the next one declares war and, fortunately, peace; the others question the existential — being yourself, being nobody, losing interest, etc.

The phrases purport to be explanatory but are more thought-provoking. Benjamin Millepied willingly leaves them to his audience’s imagination.

We sometimes felt that the choreographer is trying to visualize the text, to decipher it word by word, step by step. As if to quote Balanchine “see the music, hear the dance”, Millepied here adds “read them.” The locked elbows convey anguish, the race at Twyla Tharp pace celebrates the joy of being alive, softness leads the dance of a female group whilst tribal power explodes amongst the boys.

Be Here Now paints a beautiful portrait of L.A. Dance Project, which celebrates its tenth anniversary in 2022.

The artists come from all artistic fields and appear to be versatile; each has their strength. Some give a nod to Robbins, others to Forsythe, bringing a healthy dose of California sunshine to the Parisian gloom.