Les Variations Goldberg : le témoignage d’Anne Teresa de Keersmaeker.

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Par Amélie Blaustein-Niddam.

Devinette : Les Variations Goldberg peuvent-elles devenir burlesques ? Anne Teresa de Keersmaeker au corps et Alain Franco au piano prouvent en deux heures d’un spectacle fantastique que l’autodérision est un remède à la nostalgie.

Rétrospective.

La fondatrice de la compagnie Rosas créée chaque année depuis 40 ans. Depuis les années 80, elle a imposé un rythme neuf sur les mouvements en faisant sienne l’idée balanchienne de la fusion des corps et des notes. Pour la rendre personnelle, elle a vidé la danse de toute référence classique. Elle a eu l’idée folle qu’un geste inabouti était une ouverture vers une infinité de possibles. Ce sont ces cercles, ces rosas, qui en s’entremêlant créent d’autres cercles, d’autres possibles.

Ces dernières semaines, à Paris, le public a pu voir les deux derniers spectacles d’Anne Teresa : Mystery Sonatas et 5Agon. Et la revoici, alors qu’on la sait en pleine création pour le prochain Festival d’Avignon, en scène pour une nouvelle fois nous montrer la danse de la musique.

Cela faisait assez longtemps que le public, français en tout cas, n’avait pas eu la chance de voir la reine en action. Anne Teresa de Keersmaeker a pensé ce solo comme étant son dernier, comme un contrepoint à son Fase, son premier monument, écrit en 1982 et sans cesse joué depuis.

À chaque fois, les propositions de l’artiste nous étonnent. Cesena (2013), un spectacle à la levée du jour, Somnia (2019), une randonnée chorégraphique à la tombée de la nuit ou Forêt(2022), une déambulation en dialogue avec les peintures du Louvre, dans… le Louvre !

Monument.

Pour ces Variations, le dispositif est un classique de la méthode “atk” : un instrument, en l’occurrence un piano, et des cercles entrelacés dessinés à la craie au sol. La pièce commence en silence. Elle est habillée d’une robe transparente et d’une culotte, toutes les deux noires. Fait rarissime, elle est (pour le moment) pieds nus et non comme à son habitude chaussée de baskets. Elle pointe ses directions, elle apprivoise son espace. Ce spectacle crée en 2021 est son dernier solo. C’est l’occasion d’une rétrospective personnelle. Son premier pas, avant que l’aria d’ouverture ne soit joué, est donc de rappeler ses fondations : ligne, courbe, espace, symétrie, cercle. 

Alain Franco se met à jouer. Il était encore derrière son piano à queue la semaine dernière dans l’espace vide du dernier étage du Musée d’Art Moderne de Paris pour 5agon. Pour rappel, Les variations, estampillées BWV 988, sont un ensemble de 32 compositions entourées d’un aria d’ouverture et d’un aria da capo. Elles ont été composées par Bach en 1741. Le nom originel choisi par son compositeur était d’ailleurs “Aria avec quelques variations pour clavecin à deux claviers.” 

Les clavecins sont incarnés par la danseuse et le musicien, à égalité. Dans sa progression, Les variations passe par tous les états possibles, l’univers de Bach est immense, il est libre dans son exigence. 

Anne Teresa, qui travaille en dialogue avec Bach depuis 1993, s’empare à sa façon de ces canons, fugues, gigues et chorals ornés. 

Mouvements.

L’écriture de la danse nous laisse bouche-bée. On découvre une Anne Teresa comme nous ne l’avions jamais vu. Libre et espiègle. Il est juste dingue de la voir, elle, tracer les lignes et les vrilles qu’elle a inventées, dansées et transmises si souvent. Elle se dévoile comme elle ne l’avait jamais fait. Son corps parle, il dit les blessures, les équilibres fragiles. Il dit la joie intense de danser de manière disco et pop (oui oui !). La danseuse prend même des allures de John Travolta dans La fièvre du samedi soir ! Elle passera du noir des débuts à un micro short à paillettes et une chemise orange. Elle ne cesse de s’ouvrir au monde.

On ne sait plus en la suivant du regard d’où vient la musique. Chaque note des Variations entre dans son corps. Elle prend la mélodie dans sa nuque souple. Elle s’arrête net pour nous obliger à écouter Franco qui joue si juste. Puis, comme elle l’a toujours fait, elle repart après une suspension. Et là, tout est possible. Elle peut courir, décomposer l’espace de ses pas ou “juste” nous montrer comment sa colonne vertébrale est son port d’attache.

La fusion entre le piano et elle est totale. Elle se sert du piano comme d’une barre d’une salle de danse. Elle est le piano. Elle est le rythme. 

Les variations goldberg est un monument. Il permet d’accéder de façon croisée à l’écriture chorégraphique d’Anne Teresa de Keersmaeker et à son parcours de danseuse. Les Variations n’est pas un spectacle “classique” de la compagnie Rosas, il sort des cadres habituels dans ses aveux d’humour et de faiblesse. Ce spectacle est en réalité le plus émouvant de tous.

Magnifique.

La pièce a joué du 6 au 9 avril à la MC93, présentée avec Chaillot-Théâtre national de la danse. Elle est actuellement en tournée. Elle sera du 04 au 05 mai au Théâtre de la Ville – Luxembourg

Visuel © Alain Franco.

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